"En romançant les écrits de mon père sur ses années de captivité de 39 à 44, j'ai été le passeur de sa mémoire pour ses petites filles ."

Prologue

Une fois sur deux

Mars 1960

J’ai 10 ans. C’est dimanche. Il est dix heures du matin.

Comme chaque dimanche, on va chez grand-mère à Onnaing, petit village du Nord près de la frontière belge. C’est la tradition. On prend le tramway à Valenciennes et huit kilomètres plus loin on est arrivé.

Le repas est souvent le même. On mange du pigeon aux petits pois et aux abricots. J’aime pas le pigeon. Il y a trop d’os et ça prend trop de temps à manger. Mais papa les aime alors, on en mange presque à chaque fois, enfin

une fois sur deux.

Des fois, c’est de la poule, une fois sur deux. Parce que papa aime le bouillon. Mais moi, j’aime bien la poule comme grand-mère la sert, avec une sauce blanche pleine de cornichons. C’est doux et ça pique la langue.

C’est plein d’odeur. Je préfère la poule aux pigeons. Mais j’aime pas le bouillon. C’est plutôt le vermicelle que j’aime pas. Mais papa aime le bouillon. Bon à dix ans on ne peut pas tout aimer. Ceci dit, j’ai fait des progrès. Il

paraît que quand j’étais plus petit, je ne mangeais rien que du saucisson. C’était le grand drame de mes parents.

Et puis arrivait la fin du repas. C’était à chaque fois la fête. Grand-mère arrivait avec un tréteau fait pour ranger au moins une dizaine de tartes. Grand-mère était une cuisinière renommée dans toute la région. Elle était

demandée pour des mariages, des communions, des baptêmes. À chaque fois, ces repas réunissaient plus de cent personnes. Elles se retrouvaient autour d’une table immense dans un local communal qui avait été loué pour

l’occasion. Alors, vous pensez bien que ces tréteaux étaient bien utiles à grand-mère pour ranger toutes les tartes qu’elle faisait pour autant de personnes. Pour nous, il y en avait au moins cinq. Ma préférée, c’était la tarte à la crème. Mais j’aimais aussi la tarte au sucre, ça dégoulinait quand on la prenait dans la main. Il y en avait autant sur la main que dans la bouche. Après je me léchais les doigts et j’en redemandais une autre part. Il y avait aussi la tarte aux pruneaux. Ils étaient mixés et ça faisait une couche noire sur la pâte. C’était pas ma préférée. Pareil que sa copine, la tarte aux abricots secs qui eux aussi étaient mixés et cela faisait une couche orange

sur la pâte. De toute façon, mon estomac de dix ans ne pouvait pas tout manger. Alors,

la crème et le sucre ça allait.

Le repas terminé, une fois sur deux, papa et moi on reprenait le tramway pour le stade Nungesser et on allait voir le match de football. L’USVA (Union Sportive de Valenciennes Anzin) était mon équipe favorite. Elle marchait bien car elle avait de bons joueurs. On était en tribune de fer, debout face à la tribune d’honneur où ils étaient assis. Ils avaient le droit d’être assis car ils étaient plus riches et pouvaient payer plus cher leurs

places. Nous, on était debout. Et des fois, on était même dans le virage derrière une barre de béton.

J’aimais pas les virages, on voyait moins bien les joueurs surtout sur l’autre côté du terrain. Mais bon, papa faisait avec les sous qu’il avait.

Le moment que je préférais c’était les buts de VA. On criait et on se serrait dans les bras l’un de l’autre. C’était mieux qu’à la maison car papa n’était pas un démonstratif. Ni avec moi ni avec maman. Par contre, il pleurait

facilement. Quant à la radio une information lui faisait mal au cœur, alors il avait vite la larme à l’œil. C’était un sensible papa mais avec nous il le cachait bien. Ce jour-là, pas de match. Alors, c’était partie de cartes, une fois sur deux. Papa et grand-mère contre l’oncle et la tante. Grand-père restait dans son fauteuil près de la radio et faisait la sieste, le visage rouge d’avoir fait bonne chère. Maman, elle, attendait. Comme souvent. J’ai toujours vu maman attendre papa, sans parler. Moi, je rêvassais et je m’ennuyais. Le temps me paraissait long. Il n’y avait

pas beaucoup de lecture chez grand-mère. Sauf Nord Matin, « Nord minteux » comme disait mon grand-père, ce qui signifiait en patois « Nord menteur » car il pensait que les journalistes ne racontaient que des « carabistouilles », encore un mot en patois qui voulait dire des bêtises, des choses pas vraies. Je ne sais pas d’où cela venait mais grand père avait une opinion tranchée qui ne variait jamais. Moi, ce que j’aimais dans le journal, c’était la page écrite en patois. Toute une page que je prenais le temps de déchiffrer. Je retrouvais les mots de ma

grand-mère quand elle me parlait. Mais je crois que c’était surtout pour être avec elle car je l’aimais beaucoup ma grand-mère. Comme je suppose tous les petits garçons de dix ans. Et puis venait le temps où mon grand-père allumait la radio. Le petit œil vert mettait un moment à briller et grand père tournait les stations à la recherche des résultats sportifs car, quand il y a partie de cartes, il y a match de VA à l’extérieur… Une fois sur deux. Cela voulait dire qu’il était l’heure de « souper » avant de reprendre le tramway. Mais les parties s’éternisaient. J’avais beau dire qu’on allait rater le dernier tramway, personne ne m’écoutait. Et comme cela arrivait souvent, on le ratait. Le temps de manger le bouillon au vermicelle, de finir les restes et de

terminer les tartes, il était trop tard. Alors, papa disait que ce n’était pas grave et qu’on allait rentrer à pied.

Maman ne disait rien comme d’habitude et moi je voyais déjà les huit kilomètres à faire avec mes petites jambes de dix ans. Quelques « grosses baisses » plus tard, nous étions dehors, dans la nuit. Cette fois, nous avions de la chance, il ne pleuvait pas. Un miracle. Et souvent, pour ne pas dire une fois sur deux, papa, pour me faire passer le temps, me racontait ses années de captivité, ses évasions, ses captures, ses métiers, ses amis de galère pendant la guerre 39-45. J’étais captivé par ses histoires et je voyais mon papa comme un héros, bravant l’allemand, fraternisant avec les Polonais, grelottant de froid dans les chemins de traverses sous la pluie, épuisé de manque de sommeil car il fallait s’évader de nuit et marcher dans le noir pour éviter les patrouilles. Et à chaque fois, alors que nous arrivions à la maison, rue Eleuthère Mascart à la pyramide Dampierre, je lui disais :

- « Papa, un jour, tu écriras tout ça dans un livre ? »

Et il me répondait à chaque fois la même chose.

- « Oui mon garçon, quand tu seras ingénieur ».

 

Juillet 1974

Quatorze ans plus tard…

Je suis devenu ingénieur et dès la réception de mon diplôme, mon père s’est mis à écrire toutes ces histoires qu’il me racontait de Onnaing à Valenciennes, une fois sur deux.

Il a commencé le 11 août 1974 et a terminé son manuscrit le 6 juin 1975(*). Quelques années plus tard, j’ai fait relier ses 2 cahiers SNCF grand format avec du cuir africain. Il a pleuré le jour où je lui ai présenté son ouvrage

relié. C’était un sensible mon père… Mais pas un démonstratif. Ma mère, elle, n’a rien dit. Je conserve soigneusement ces 2 cahiers reliés. Je les transmettrai à mes filles comme un patrimoine familial qu’elles pourront transmettre à leurs enfants et petits-enfants.

 

(*) Pour romancer le récit de mon père, je me suis permis d’insérer au cours de ses pérégrinations, quatre personnages, un templier, un Cathare, un franc-maçon et une femme juive dévouée à des centaines d'enfants ayant perdu leur famille dans les camps nazis. Dans les pages qui suivront, seuls les propos de mon père relatent de faits réels, le reste est pure invention de ma part.